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  • Photo du rédacteurNathanaël Loïs Blue

L'Art de regarder #1 - Analyse d'une œuvre de Constantin Brancusi



Mademoiselle Pogany I, par Brancusi



Au début du XXème siècle, la sculpture connaît la même émancipation que la peinture face à l’esthétisme et aux techniques dites académiques. Ainsi, le sculpteur roumain Constantin BRANCUSI s’inscrit dans les avant-gardes du XXème siècle et l’œuvre qui nous est proposée ici, intitulée Mademoiselle Pogany I, en est un témoignage. Elle fut réalisée en plâtre, entre 1912-1913, et elle est un original, ce qui suggère donc qu'il y a pu avoir des copies. Elle fait partie d’une série, puisque l’artiste avait déjà réalisé son portrait sculpté (Mademoiselle Pogany, 1920, plâtre ; Mademoiselle Pogany II, 1920, bronze ; Mademoiselle Pogany, 1913, bronze…). Nous tenterons ici, à travers l’analyse de ces sculptures, de montrer que Constantin BRANCUSI explore les possibilités des différentes matières à travers un même sujet, jonglant entre modernisme et une certaine forme de primitivisme. De cette façon, il tente de saisir « l’essence des choses » en symbolisant le réel.

Il nous est proposé ici une œuvre tridimensionnelle, une sculpture qui représente le portrait d’une femme et qui est modelée dans du plâtre blanc. La surface a presque été entièrement polie, ce qui rappelle les sculptures en marbre. Le modèle est Margit POGANY, une jeune étudiante hongroise, amie du sculpteur, qui a servi pour une série dans laquelle l’artiste explore les possibilités offertes par le marbre, le bronze, le plâtre. Le portrait est posé sur un socle, qui fait partie de l’œuvre et qui contribue à sa verticalité, « mouvement » cher à Brancusi. En effet, comme on nous le dit dans la légende, la sculpture est haute de 45,5 cm, pour une largeur et une profondeur toute deux de 23,4 cm. L’œuvre représente une tête en forme d’ovale, comme un « œuf », qui semble divisé en deux par la courbe des sourcils : en haut, le front lisse et lumineux ; en bas, deux énormes yeux en amande, un nez fin « en bec d’oiseau » et un petit trait qui dessine la bouche, le tout jouant sur symétrie parfaite, dont l’axe est le nez. L’artiste joue sur le volume (les yeux bombés) et ainsi exploite un jeu de lumière. Dans une diagonale dynamique partant du socle, à gauche, passant sous le visage et arrivant à droite de celui-ci, deux mains se joignent contre la joue de la femme. Ainsi, l’artiste joue beaucoup sur les courbes dans son œuvre, accentuant une certaine douceur chez son modèle, douceur qu’il souhaite évoquer. Ces courbes symbolisent aussi la féminité en général. Ce portrait n’est donc pas réaliste car ce n’est pas l’intention du sculpteur : Brancusi simplifie et schématise les formes, livrant une œuvre à l’exemple des Vénus paléolithiques dont de la Dame de Brassempouy* (* voir galerie en fin d'article) (1) ou encore de la Vénus de Willendorf* (2) (qui est toute en courbes) qui symbolisent la féminité à l’âge préhistorique. On pourrait penser que, comme à l’âge préhistorique, BRANCUSI veut saisir et symboliser la féminité à travers le portrait de Margit POGANY. Mais BRANCUSI n’est pas le seul à représenter la féminité à son époque par un jeu de courbes, et on retrouve chez Henri MOORE et sa Recumbent Figure* (3) (pierre, 1938) cette exacerbation des courbes qui joue sur l’abstraction.


Par ce portrait, BRANCUSI propose des références artistiques primitives. En effet, ce portrait semble mi-humain, mianimal par son nez en forme « de bec », ainsi que par ses grands yeux en amande. On constate alors les influences africaines et asiatiques, influences prépondérantes dans l’art du XXème siècle. On retrouve cette recherche d’une essence naturelle et spirituelle dans l’œuvre de BRANCUSI, et même directement par le choix de la matière. Ainsi, le sculpteur parle de « l’essence cosmique de la matière » en certifiant que « c’est la texture même du matériau qui commande le thème et la forme qui doivent tous deux sortir de la matière et non lui être imposés de l’extérieur ». Il semble avoir un profond respect envers la nature, c’est elle qui guide sa main d’artiste. De plus, ce respect est tout à fait en lien avec ses références à un art archaïque. Mademoiselle Pogany I a été réalisée de mémoire. C’est ce que BRANCUSI appellera un « portrait-essence ».


L’artiste a créé son œuvre autour de la sensibilité de son modèle, du souvenir qu’il en a (car il n’avait pas vu Margit POGANY depuis plusieurs années !) et donc de son « essence ». Ce qui explique la citation ci-dessus : « il est impossible à quiconque d’exprimer quelque chose de réel en imitant la surface des choses » : pour lui, la chose réelle chez une personne n’est pas son physique (là n’est que superflu) mais bien l’esprit, l’essence, son âme. Il exacerbe (la taille des yeux donc la forme) et simplifie les caractéristiques physiques pour en faire ressortir la personnalité de Margit POGANY et en faire un portrait symbolique de la féminité et c’est ce qui fait toute l’efficacité de l’œuvre.


BRANCUSI va beaucoup réfléchir au matériau qui constitue son œuvre. Comme vue plus haut, il a un profond respect pour le matériau et il certifie même que la forme se crée par le matériau et non pas par l’artiste, ainsi que c’est elle qui inspire le sculpteur et non lui qui doit s’imposer face à elle. Les contraintes amenées par le marbre par exemple ou pour le bois ne sont pas les mêmes, tout comme pour le bronze ou l’argile. Ainsi, une œuvre ne peut être reproduit à l’identique dans chacun des matériaux différents, ce qui explique donc des différences dans les multiples portraits de Margit POGANY. Même dans les reproductions en bronze, faite par les artistes en tirage limité, il y a des différences dû à la technique du bronze qui fait que chaque œuvre est unique. Dans sa philosophie, BRANCUSI ne veut pas forcer le matériau qui est sensé guider « la main [qui] pense et [qui] suit la pensée de la matière » (BRANCUSI). Ainsi, Mademoiselle Pogany I, moulée dans du plâtre, est un portrait schématique, harmonieux par le polissage qui témoigne déjà d’une forme de pureté.


BRANCUSI ne cherche pas à détailler, au contraire, il ne cherche que l’essentiel, tout comme ses contemporains ainsi que les peuples primitifs dont beaucoup vont s’en inspirer (comme GAUGUIN avec Oviri* (4) (1894-1895) ou PICASSO avec Figure* (5) (1907). Ces deux sculptures sont totalement ancrées dans l’inspiration primitives, et principalement PICASSO qui se plonge totalement dans le schématique et où l’influence de son mouvement cubiste y est tout à fait percutante dans cette œuvreci.) « La simplicité n’est pas un but dans l’art, mais on arrive à la simplicité malgré soi en s’approchant du sens réel des choses. » disait Brancusi. Ainsi, bien que d’autres œuvres en témoignent davantage, l’artiste se rapproche d’une abstraction sculpturale qui fait toute la singularité et la reconnaissance de son œuvre. On retrouve déjà, dans la série Le Baiser* (6) (1907-1945) qui comporte quarante sculptures, une évolution vers cette simplicité, cette abstraction. Ce travail par série est intéressant car il permet à l’artiste de travailler, avec différent matériaux et médium, par différentes techniques, une étude, que ce soit un portrait, un mouvement… et d’y percevoir sa propre évolution, en choisissant ce qu’il souhaite modifier ou non, penchant vers une simplification ou non, sur l’utilisation de tel ou tel matériau. Cela permet également au spectateur de percevoir l’évolution de l’œuvre de l’artiste, ainsi que l’évolution de sa philosophie, de sa perception, de sa réflexion et de sa technique. C’est ce que l’on observe dans les différents portraits de Margit Pogany : la sculpture de Mademoiselle Pogany faite en plâtre en 1920 est davantage simplifiée, moins figurative, plus stylisée, que dans celle de notre étude principale (Mademoiselle Pogany I). Le même portrait de 1920 a aussi été réalisé en bronze en 1920 (intitulé Mademoiselle Pogany II* (7)). D’autres de ses œuvres se plonge encore davantage vers l’abstraction sculpturale, comme L’Oiseau dans l’espace* (8) (plâtre, 1923) ou même Maïastra* (9) (marbre blanc, 1910-12) qui font toutes deux parties de la série Oiseaux, qui comporte 29 sculptures. Comme dans Mademoiselle Pogany I où le socle de forme cylindrique est constitutif de l’œuvre, on retrouve dans la Maïastra sa présence qui est une succession de socles et qui prends alors davantage d’importance dans cette œuvre-ci car étant plus grande que la sculpture de l’oiseau ! Ainsi, BRANCUSI reprend ce « mouvement », cette dimension de verticalité, qui explore même à son paroxysme dans sa série de La Colonne sans fin* (10). Dans cette dernière, il a également poussé sa réflexion sur l’utilité et l’aspect créatif du socle, étant donné que c’est la superposition d’une multitude de socles qui forme l’œuvre. Le socle est, chez Brancusi, constitutif de l’œuvre. Dans la sculpture en plâtre, sa forme cylindrique évoque le mouvement. Ainsi, on peut imaginer que la sculpture, tournant sur elle-même, amène le regard du spectateur à suivre les courbes de la sculpture. Cela crée en même temps une impression de mouvement, chère aux artistes depuis les futuristes, et augmente l’unité et l’harmonie de ce portrait.


BRANCUSI joue sur la matière, sur ses références artistiques africaines et asiatiques, références à un art archaïque ou primitif. Il cherche l’essentiel et la sensibilité chez ses modèles, tout comme il cherche l’essence de la matière ; ainsi, il semble se mettre « en arrière » face aux matériaux qu’il utilise : la main de l’artiste s’efface pur laisser la place à la matière pure. Par ses réflexions artistiques et philosophiques, l’harmonie de ses œuvres, il se démarque de ses contemporains et inscrit ainsi ses œuvres dans une dimension plus universelle, à la fois spirituelle et intemporelle. A travers ses portraits de Margit POGANY, il allie primitivisme, comme ses contemporains cubistes, au modernisme et ouvre ainsi la voie aux grands mouvements du XXème siècle du surréalisme au courant minimaliste des années 60.



(Article réalisé à partir d'un devoir d'analyse réalisé dans le cadre de ma spécialité avec le CNED.)


Les œuvres sont présentées dans l'ordre dans lequel elles ont été nommées.



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